Le mystère Mylène Farmer
Pour Sept à huit, Thierry Demaizière est le premier journaliste à interviewer la chanteuse depuis dix ans Comment avez-vous réussi l¿impossib le mission d¿interviewer Mylène Farmer ?
J¿ai rencontré son agent, Thierry Suck, il y a un an et je lui ai simplement demandé. Il ne m¿a pas dit non, mais m¿a juste précisé que ce n¿était pas le moment. Puis, il m¿a recontacté il y a deux semaines pour me dire que Mylène acceptait l¿interview à une seule condition : ne pas parler de sa vie privée. Elle n¿avait rien à vendre puisque ses treize concerts à Bercy affichaient de toute façon déjà complet.
Sous quel angle avez-vous abordé cette entrevue ?
Ce qui m¿intéressait, c¿était le mystère qui entoure Mylène Farmer, même si la vraie raison était son spectacle à Bercy. Il faut savoir que c¿est la première interview qu¿elle accorde à une grande chaîne hertzienne de toute sa carrière ! La dernière fois remonte à dix ans lorsqu¿elle avait répondu aux questions de Paul Amar sur Paris Première. D¿ailleurs, juste avant que l¿on ne commence l¿entretien, elle m¿a affirmé que ce serait sans doute la dernière fois de sa vie qu¿elle faisait cela.
Vous a-t-elle paru nerveuse ?
Elle m¿a avoué qu¿elle ne dormait pas depuis une semaine et qu¿elle en avait presque un ulcère à l¿estomac. J¿ai bien vu qu¿elle était stressée et qu¿elle ne se prêtait au jeu de l¿interview que presque contrainte et forcée. Même si j¿allais vite découvrir que c¿est quelqu¿un qu¿on ne peut contraindre ni forcer à rien. Grosso modo, l¿interview est l¿exercice qu¿elle exècre le plus au monde parce qu¿elle déteste parler d¿elle. D¿ailleurs, elle a même du mal à parler d¿elle avec ses amis car elle a peur de ne pas trouver les mots justes. Elle pense que tout ce qu¿elle a à dire se trouve dans ses textes et ça lui suffit.
Mylène Farmer est une immense star. A-t-elle eu des exigences particulières ?
Elle a l¿habitude de ne rien laisser au hasard. Elle voulait un espace très clair, très grand et ouvert sur l¿extérieur. Contrairement à l¿image un peu sombre qu¿on avait d¿elle dans les années quatre-vingt, elle souhaitait un espace plutôt solaire que lunaire. Nous avons donc tourné dans une galerie d¿art avec une lumière très douce et des miroirs comme seule décoration. Elle a même accepté de s¿asseoir sur une grande méridienne noire pourtant très inconfortable mais très belle.
Aucune excentricité ? Aucun caprice ?
Rien du tout. Tout ce qu¿elle a demandé, ce sont des bonbons à la fraise et un coin tranquille pour se décontracter et fumer une cigarette. Elle était déjà maquillée et coiffée avant d¿arriver. Du coup, nous avons pu démarrer l¿entretien immédiatement.
Quelle est la première impression qui se dégage d¿elle ?
Mylène Farmer est quelqu¿un de très paradoxal. On a l¿impression d¿avoir en face de soi quelqu¿un d¿extrêmement vulnérable, sensible, et qui a peur d¿être agressée. Mais en même temps, on sent une force et un charisme vraiment impressionnants. Dès qu¿on la voit, on s¿aperçoit que sa rareté n¿est ni fabriquée ni feinte.
Son mystère n¿est donc pas quelque chose qu¿elle cultive volontairement ?
Elle est fondamentalement et intrinsèquement secrète ! C¿est sa vraie nature. Elle a besoin de se protéger pour se concentrer et se sentir bien. Elle a quand même réussi à imposer sa loi à ce métier car elle vend presque un million d¿albums à chaque fois sans jamais faire de promotion. En France, c¿est la seule qui puisse se permettre de faire ça, de disparaître plusieurs mois sans donner une seule interview ou sans faire la moindre promotion. Et pourtant, elle remplit toutes les salles.
Son côté secret ne joue-t-il pas contre elle à la longue ?
Il est évident que son mystère alimente la rumeur, les potins, les biographies, et fait couler beaucoup d¿encre. Récemment, un article dans Paris-Match l¿a blessée. Je sais qu¿elle est très lucide sur le fait que son silence crée une sorte de jalousie et d¿énervement au sein du milieu artistique. Si elle a accepté cet entretien, c¿est aussi parce qu¿elle en a marre que l¿on parle d¿elle à sa place. Elle confesse elle-même qu¿elle a réussi à maîtriser ses peurs et qu¿elle ne veut rien se faire imposer par quiconque. C¿est sa liberté qui ne se négocie pas.
Est-ce qu¿elle parle de ses fans de temps en temps ?
J¿ai évoqué avec elle l¿attitude quelquefois obsessionnelle et excessive de certains de ses fans qui font le siège en bas de chez elle nuit et jour. Elle les comprend mais dès qu¿elle sent qu¿une personne est en souffrance par rapport à elle, ça la met très mal à l¿aise.
A-t-elle évoqué son prochain spectacle à Bercy ?
Très peu car ses concerts sont entourés d¿un grand mystère. Tout ce que l¿on sait, c¿est que la scène sera en forme de croix, qu¿il y aura un rideau d¿eau et qu¿elle sera au milieu du public. Mais par respect pour son équipe qui a travaillé durant des mois et pour réserver la primeur du spectacle à son public, elle n¿a pas souhaité en dire davantage.
L¿avez-vous senti en confiance à un moment de l¿interview ?
Elle a été rassurée par ma façon de travailler. Mais au début de l¿entretien, elle a aperçu un porte-manteau qui était dans l¿axe de son regard et elle a demandé à ce qu¿on le déplace. Idem pour le preneur de son dont elle ne voulait pas croiser le regard. Tout cela pour vous dire à quel point elle était tendue. Mais dans le fond, elle était réellement touchante, voire timide, et on comprenait parfaitement combien c¿était dur pour elle de se livrer à cet exercice. En réalité, sa timidité est très intimidante pour celui qui est en face d¿elle. Difficile d¿imaginer que, dès le lendemain, elle peut se trouver sur scène devant 13 000 personnes et se lâcher complètement.
Est-elle une vraie angoissée ?
Elle a, me semble-il, dépassé ses peurs mais la mort l¿obsède toujours. Elle est restée très fragile et elle s¿étonne elle-même d¿être encore debout aujourd¿hui. Elle dit qu¿elle doit sa survie à son métier. On a affaire à une artiste à la fois forte et volontaire mais pleine de doutes. D¿ailleurs, ce qu¿elle préfère, c¿est le silence.
La fin de l¿interview a dû être un soulagement pour elle¿
Elle m¿a remercié affectueusement à de nombreuses reprises et s¿est montrée extrêmement délicate et simple avec toute l¿équipe, sans rien de factice. Néanmoins, je sais qu¿elle ne regardera pas la diffusion de l¿interview car elle ne veut ni se voir ni s¿entendre.
Est-ce la personnalité la plus forte que vous ayez rencontrée jusqu¿à présent ?
À l¿inverse de Madonna, avec qui j¿ai réalisé un entretien le mois dernier, mais Mylène Farmer reste extrêmement rare en interview. De ce fait, ses paroles deviennent précieuses et on s¿aperçoit rapidement qu¿elle est vierge de toute langue de bois ou de réponses formatées. Elle n¿a pas l¿habitude des médias puisqu¿elle les fuit et, donc, sa parole n¿a pas été pervertie par l¿habitude ni par le train-train des questions des journalistes. C¿est d¿autant plus intéressant qu¿elle prend chaque question à c¿ur, au point de ne pas toujours se protéger. Je pense sincèrement qu¿au niveau de la justesse, elle se situe parmi les grands, comme Johnny ou Barbara que j¿ai eu la chance d¿interviewer. Ce n¿est pas seulement un entretien, mais bien une vraie rencontre. Un instant rare et précieux.